Même question que les copains, quel est ton parcours dans le monde de la bande dessinée – tes influences ?
Je suis parti aux Beaux-Arts à Angoulême, à l’Ecole de l’Image où j’ai rencontré entre autre Gautier. J’ai commencé à publier des petits livres et des fanzines et à réfléchir en terme éditoriaux. J’ai en fait deux activités, à savoir une activité d’auteur et une activité de rédacteur en chef qui sont souvent liées entre elles.Au sujet de mes influences, il y a eu plusieurs vagues. J’ai des influences très classiques : Franquin et Hergé pour les plus importants. Après il y a la vague des indépendants : pour le graphisme Killoffer, pour l’écriture Charlie Shlingo, Chris Ware, Daniel Clowes et Matti Hagelberg. La rupture a été pour moi Daniel Clowes et Chris Ware, qui m’ont amené à relire différemment des livres que je connaissais déjà avant, ceux d'Hergé notamment. C’est Gautier qui m’a fait découvrir Clowes. C’est un dessin qui ne m’attirait pas du tout, très froid, très austère. En le lisant, je me suis rendu compte qu’il avait une écriture étrange, intéressante au-delàd’une démonstration graphique. Depuis je cherche, ce que j’appellerais, un dessin qui cherche à se faire oublier. Un dessin qui masque le fait que je dessine mal, un dessin qui ne cherche pas à se montrer comme un exercice de style, un exercice de force, qui ne cherche pas à pousser l’admiration. Je cherche à faire un dessin le plus minimal possible qui n’a pour but que de raconter.
Tu travailles donc plus sur l’écriture. Le scénariste reste pourtant dans l’ombre en général. On le voit par exemple lors du festival d’Angoulême !
C’est ambigu. Prends par exemple Munoz. Il n’est pas connu par hasard, il est connu parce qu’il a bossé pendant des années et des années avec Sampayo qui est un écrivain extraordinaire. Je ne pense pas que Munoz aurait eu le grand prix s’il avait travaillé sans Sampayo.
De plus, dans la BD, il y a beaucoup d’auteurs qui font les deux. Je ne considère pas que ce soit un rôle de l’ombre, même si c’est moins évident - lorsque tu ouvres une bande dessinée, ce qui saute aux yeux c’est le dessin, c’est ta première impression. Mais il y a quand même quelques exemples de scénaristes qui ont été reconnus. Goscinny bien sûr, mais prend Trondheim, qui est certes dessinateur mais qui est avant tout reconnu pour son écriture.
Tu as un donc un rôle d’éditeur aussi. Peux-tu nous expliqué ta démarche sur ta revue "Dame Pipi Comix" ?
C’est une revue que j’ai commencé en 2004, c’est parti d’une histoire très bête. Un ami a organisé au festival d’Angoulême une petite expo sur une place. Je venais de réaliser un petit objet, une bande dessinée sur un rouleau de papier toilette. Je me suis donc habillé en dame pipi pour le vendre. J’ai créé l’année suivante les éditions Dame Pipi Productions en référence à cette farce. Je publie essentiellement la revue. J’ai enlevé les voyelles au nom de la revue car j’avais envie de me débarrasser de cette blague. J’ai envie de promouvoir des choses parfois un peu difficiles à lire, or j’ai eu de nombreuses réflexions sur le fait que le contenu n’était pas en adéquation par rapport au nom, il y avait un décalage.
Va-t-il rester toujours sur le même format ?
Non. Quand j’ai commencé cette revue, elle était publiée à cent exemplaires avec une fréquence annuelle pour plusieurs raisons. D’une part parce que je n’avais pas beaucoup d’argent pour le publier, mais surtout j’étais tout seul à m’en occuper. J’ai une expérience assez différente de celle de Gautier avec Turkey Comix qui a fondé une revue au sein d’un collectif. De mon coté, j’ai eu du mal à trouver des personnes avec les mêmes attentes, les mêmes ambitions. J’ai donc décidé de faire ma propre revue tout seul. J’ai demandé à des connaissances de produire dedans mais je gérais tout le reste, de la mise en page à la distribution, en passant par la fabrication. Le petit tirage, était dû au fait que je gérais tout, et que c’était impossible de faire autrement, surtout au niveau de la distribution. Ce petit tirage m’a permis en revanche de m’amuser avec la forme – impossible avec un tirage plus important. Prend par exemple mon dernier Dame Pipi, qui est sous forme d’un simili 45 tours glissé dans une pochette. A l’intérieur, il y a des petites bande-dessinées qui sont glissées dans des pages.Les autres étaient d'un format proche de Turkey Comix mais plus fin, dans un format Comix traditionnel. Il y a eu un numéro de Dame Pipi poche qui était un tout petit fanzine de 8 pages glissé dans la quatrième de couverture, une photo en bichromi qui représentait une personne en jeans vue de dos. Il y avait une fente dans le haut d’une des poches dans laquelle le fanzine était glissé. Les recherches formelles m’ont toujours intéressé. Mes références de revue sont Raw de Spiegelmann, Viper, ou encore les travaux d'El Lissitski dans les années 20 et 30. C’étaient des revues qui s’amusaient avec différentes impressions, différents papiers, différents formats. J’aime aussi les jeux qu’il y avait dans Pilote ou Spirou avec les mini-récits à monter ou l’apparition de Gaston Lagaffe dans Spirou. C’est une chose qui m’intéresse de jouer avec la périodicité et avec la forme.
Avec combien d’auteurs as-tu travaillé ?
C'est variable selon les numéros et ça va changer avec le nouveau format de DMPP. Il va être beaucoup plus épais. Mais généralement c’est à peu près 8 à10 auteurs par numéro. Ce sont des gens que j’ai rencontré pour une grosse partie à Angoulême aux Beaux-Arts. Et puis, il y a eu des gens dont le travail m’intéressait. Dans le prochain numéro, en novembre, il y aura des gens complètement extérieurs. Le seul que je puisse citer dont je suis sûr c’est Marthes Bathori. Il travaille aux Requins Marteaux et au Seuil notamment. Je tente d’ouvrir la revue aux auteurs dont le travail m’intéresse au-delà des affinités. Je n’ai jamais vraiment travaillé juste par affinités amicales, je sais que ça a été le cas un moment de Turkey Comix, pas du tout pour moi.
D’ailleurs, Dame Pipi Comix rentre bientôt dans les éditions The Hoochie Coochie, comment cela s’est fait ?
Cela c’est fait assez lentement même si nous en parlions depuis longtemps avec Gautier. Gautier me l’avait proposé, mais je ne voulais pas parce qu’il y avait déjà une revue au sein de The Hoochie Coochie : Turkey Comix. J’avais peur aussi de devoir accepter des gens avec qui je n’avais pas envie de travailler tout simplement ou que je ne voyais pas dans ma vision de projet de revue. Une revue ce n’est pas juste un collectif d’auteurs avec des pages les unes après les autres, c’est avant tout une vision, un objet en mouvement. J’ai eu peur assez longtemps de ça, j’ai eu peur qu’il y ait une ambiguïté de statut entre les deux revues. Je me suis rendu compte que ça ne serait pas le cas. Gautier ne m’impose rien. Je m’occupe de tout – la mise en page, le choix des auteurs, le choix des pages, le choix de la maquette – sauf de la partie la moins agréable, c'est-à-dire les factures et la distribution. C'est Gautier qui s’en occupe ce qui m’arrange beaucoup.
Et ton métier d’auteur ?
J’ai fait deux petits livres, dont un qui m’a apporté beaucoup d’ennuis, notamment en tant qu’éditeur. C’était la première histoire de Victor Anthracite. Auparavant, j’avais fait dans la revue une bande dessinée très formelle inspirée des avant-gardes russes. Il y avait cependant un côté très potache qui m’a très vite dérangé. Du coup, pour ce premier livre, j'ai voulu me concentrer sur l'histoire plutôt que sur la forme. C’est un livre que je ne renie pas, car il a été important dans mon parcours, mais je ne l’aime pas. Je ne l’ai quasiment pas diffusé en libraire. De plus j’ai eu de nombreuses galères lors de l’édition : impression mal faite, maquette de couverture qui a servi au final de couverture. Bref, c’était une catastrophe.Quand je commence à dessiner un livre, je pense au suivant. Je commence à noter des choses par-ci, par-là et généralement quand le livre sort, il y a déjà une grosse partie de l’histoire du suivant qui est déjà dessinée. C’est le cas de celui qui vient de sortir. J’ai déjà dessiné la moitié du livre suivant. Mais je dessine très lentement en fait. Je suis un relativement mauvais dessinateur, mais comme je suis assez exigent en matière de mise en page, je mets beaucoup de temps, je retravaille beaucoup les pages. Sur chaque page, il y a des cases que j’ai refaites plusieurs fois, il y a des découpages dans tous les sens.
Aujourd’hui travailles-tu sur d’autres choses ?
J’ai une façon de travailler qui est un peu particulière. Comme je dessine très lentement, je pré-publie mes histoires dans la revue. L’histoire sera ensuite éditée en un livre, dans une forme qui sera légèrement différente. Je corrige par exemple les défauts que j’estime les plus gros, je relis tout et je retransforme encore pas mal de choses. Je change des dessins, des phrases. Mais j’ai besoin de la prépublication pour arriver à avoir un peu de recul sur des projets relativement longs, j’en ai besoin pour me motiver à continuer à travailler de voir une partie du livre à moitié imprimé. Comme ce sont des projets qui prennent beaucoup de temps, c’est assez difficile de se motiver jusqu’au bout s’il n’y a aucun résultat palpable au bout d’un certain laps de temps. Aujourd’hui, je prépare une histoire du même personnage mais qui n’a absolument rien à voir avec le dernier livre. C’est une histoire d’amour.
D’autres projets à côté de DMPP ?
Il y a un autre projet qui traîne depuis assez longtemps qui est lié avec mes liens avec la Russie. Ma femme est russe et j’ai beaucoup d’amis en Russie. Il y’a beaucoup d'écrivains russe qui m’intéressent. J’ai un vieux projet d'adaptations d’un auteur absurde des années 30-40 qui s’appelle Daniil Harms. C’est un auteur proche de mon travail, car je joue beaucoup sur des répétitions d’images, de situations dans mes bandes dessinées. Il a écrit beaucoup de textes un peu comme des contes pour enfants, mais en fait, ils sont absurdes, très noirs. C’est un travail plastiquement très différent, des papiers de couleur découpés, puis collés à plat. Un peu comme ce que fait une artiste suisse que j’aime beaucoup : Anna Sommer.Au départ, je fais un brouillon, je décalque couleur par couleur. Je découpe bout par bout chaque couleur et je recolle. Sachant que ça joue beaucoup sur des répétitions, il y a des différences subtiles, des accidents de coupe. Par exemple, il y a l'histoire "Au Restaurant", une variation sur 4 pages. Les images sont quasiment toutes pareilles,mais elles sont redécoupées pour chaque case. Cela crée une sorte de vibration qui colle avec la manière d’écrire de cet auteur. Ce projet va être publié dans Turkey Comix n°18, dans le cahier couleur de ce numéro. C’est un projet qui me tient à cœur depuis assez longtemps…
Entretien en partenariat avec la librairie Le Caniveau - 28 rue de la condamine - 75017 Paris