Baru débute dans la Bande-Dessinée en 1982 dans Pilote, avec des récits complets, et publie, deux ans après, Quéquettes Blues, qui lui vaut l'Alfred 85 du meilleur premier album à Angoulême et le révèle au grand public. Suivront une succession d'autres récompenses, notamment à Angoulême, avec Le chemin de l'Amérique (Alph'art du meilleur album 1991) et L'autoroute du soleil (l'Alph'art du meilleur album 1996). Quel est donc le meilleur endroit pout rencontrer Baru ? Angoulême bien-sûr ! Rencontre.
Nous avons souhaité vous rencontrer pour discuter de Pauvres Zhéros, votre dernière BD, qui fait partie de la sélection officielle.
Ah, vous avez réussi à la trouver ? Il faut vraiment le vouloir pour trouver un livre de la sélection. La sélection est très dense depuis deux, trois ans. Il y avait avant plusieurs catégories, cinq nominés par catégorie. C’était bien, cela permettait de savoir à quel courant telle ou telle bd appartenait. Il y avait un peu plus de visibilité. Maintenant, il y a trop de livres, on ne distingue plus rien. Oui, Pauvres Zhéros est nominé mais parmi un paquet d’autres.
Posez-vous une candidature pour faire partie de la sélection ou êtes-vous choisi par le Festival ?
C’est l’éditeur qui sélectionne un certain nombre d’auteurs dans sa production. Aujourd’hui, ils sont tenus de faire un choix. Avant, les éditeurs envoyaient toute leur production mais il y avait aussi moins de livres publiés. Cette collection vient d’être lancée, Casterman a souhaité la mettre en avant. Il y a cette année deux livres de cette collection dans la sélection officielle.
Ce n’est pas la première fois que je suis nominé, j’ai déjà eu quelques prix. En 1985, j’ai commencé ma carrière avec le prix du meilleur album pour Quequette Blues. En 1990, j’ai de nouveau décroché le prix du meilleur album avec "Le Chemin de l’Amérique", chez Albin Michel. Cinq ans plus tard, en 1995, j’ai reçu le prix du meilleur album pour "l’Autoroute du Soleil". Vous voyez, les nominations, j’en ai eu … Non, je fais le malin mais c’est juste pour dire qu’à un moment donné, ça ne fait plus sens. Je ne suis pas blasé en revanche, le premier prix reste très gratifiant.
Est-ce que décrocher ce prix du meilleur album changerait quelque chose pour un auteur comme vous ?
Non, absolument rien. En revanche, pour un jeune auteur, c’est une aubaine. Ce n’est pas juste une question d’ego. Lorsque tu décroches un prix comme celui-ci, ton travail est reconnu au moins par la profession à défaut d’être reconnu par le public. Je ne suis pas certain que les éditeurs m’auraient donné du travail si je n’avais pas reçu le prix du meilleur album en 1985. Ainsi pour Dargaud, cela signifie qu’il ne s’était pas trompé à mon sujet. J’ai ensuite publié cinq ou six albums chez eux.
Pour "Pauvres Zhéros", est-ce vous qui avez souhaité mettre en image le roman de Pierre Pelot ?
Oui. Au départ, un petit groupe pilote (notamment François Guerry, le responsable de la collection littéraire, et Mas, scénariste BD) contacte des auteurs de bande-dessinée pour leur proposer de choisir parmi une sélection de titres littéraires, le roman qu’ils souhaiteraient adapter.Concernant Pauvres Zhéros, c’est un peu particulier. Pierre Pelot est devenu un ami mais avant on se connaissait très peu. C’était un voisin, nous étions lorrains tous les deux. Nous avions des amis communs et nous partagions la même envie de travailler ensemble. Il devait m’écrire une nouvelle qu’il n’a jamais écrite. C’est quelqu’un de très prolifique. Quand il commence une nouvelle, il en fait un roman. Finalement, nous avons réussi à nous mettre d’accord, il m’a confié ce roman, un vieux livre qu’il a écrit dans les années 80. Lorsque j’en ai parlé à Casterman, cette collection venait juste d’être inaugurée. Je l’ai donc rejoint.
Nous avons trouvé quelques ressemblances avec "Un crime au Paradis" de Jean Becker. Une ambiance et une atmosphère oppressantes qui laissent présager le crime. Ces êtres qui se déchirent, ces destins entremêlés, ces vieilles histoires de villages d’autrefois que l’on se raconte autour d’un feu…
Oui ! C’est intéressant parce que vous n’êtes pas les premiers à m’en parler. Un journaliste du Midi Libre, toute à l’heure m’a fait la même réflexion.
On pourrait même aller jusqu’à dire que le personnage principal a des traits de ressemblance avec le personnage de Jacques Villeret.
Oui, c’est vrai… C’est simple, lorsque j’invente un personnage, il vient de lui-même, il apparaît sur la feuille. C’est après que je me suis rendu compte que ce personnage dont vous parlez avait en effet, des faux airs de Jacques Villeret. Il faut savoir que Jacques Villeret a joué dans un film adapté d’un roman de Pierre Pelot, qui s’appelait "L’Eté en Pentes Douces". Du coup, il est probable que mon inconscient ait travaillé dans ce sens. Mais c’est involontaire.
Une similitude avec le clown Auguste peut-être ?
C’est tout à fait possible. Cela fait partie de nos stéréotypes. Un dessinateur travaille avec des stéréotypes souvent de manière inconsciente. Dessiner un personnage c’est aussi proposer un code au lecteur. Il faut que le lecteur le reconnaisse comme personnage potentiel. Automatiquement, si ce personnage lui est familier, le lecteur y adhère tout de suite.
Lorsque l’on travaille avec un auteur littéraire comme Pierre Pelot, comment travaille t-on ? Vous avancez ensemble, vous lui montrez au fur et à mesure vos dessins ?
En effet, beaucoup de dessinateurs travaillent de la sorte. Personnellement, je suis incapable de travailler avec un scénariste. A un moment donné, il faut que je m’accapare l’intégralité du travail pour le cuisiner à ma façon. Avec Pierre Pelot, on s’est entendu dès le départ sur ce point. Il m’a remis son bouquin et m’a dit « Démerde-toi ! ». De mon côté, j’ai scénarisé, j’ai réécrit les dialogues. J’ai fait un travail d’adaptation.
Dans cette bd, les dialogues sont minimisés par rapport aux dessins qui eux sont très travaillés, très explicites.
Je n’aime pas la bande dessinée littéraire, celle qui illustre de la littérature. J’estime que la BD et la littérature ne fonctionnent pas avec les mêmes représentations. Faire une adaptation de roman, c’est faire une BD à partir de la littérature. Mon métier est de créer des images. Lire une BD n’est pas un bon terme pour moi. Trop d’amateurs de BD selon moi, ne font que lire le texte en survolant les images. L’image a un potentiel d’effroi… On a un rapport très étrange avec l’image que le lecteur n’a pas avec la littérature, qui elle, est plus abstraite. La littérature suggère des images mais ce sont des représentations abstraites. L’image brute impose une situation, invitant le lecteur à s’immerger. C’est un rapport très étrange. En cela, la BD se rapproche plus du cinéma que de la littérature, bien que la tendance actuelle est d’être plus proche de la littérature que du cinéma.
L’image est d’autant plus forte qu’elle peut avoir un réel impact sur vos lecteurs. Est-ce une chose à laquelle vous pensez lorsque vous dessinez ?
Non, pas du tout. Je réfléchis juste à l’efficacité de l’image, afin de maîtriser le plus possible le potentiel émotionnel que je dois transmettre. Mon travail c’est ça. Lorsque je ne suis pas satisfait, je recommence.Je fais de la BD afin que le lecteur reste avec moi. Il faut qu’avec les images, je livre suffisamment de choses pour émettre éventuellement un doute chez le lecteur de manière à ce que plus tard, lorsqu’il découvrira la conclusion, il comprenne « mes indices ». Le but étant d’installer une certaine tension pour aboutir au final à la dramatisation.
Cette histoire est-elle une fiction ou un fait réel ?
Pierre Pelot écrit toujours d’après des faits divers réels. Il s’est inspiré de plusieurs faits divers qui se sont passés dans ma région. Ce type-là d’ailleurs existe réellement, je l’ignorais.
Combien de fois avez-vous ce livre avant de le mettre en images ?
Trois fois. Une première pour le découvrir et ensuite, je l’ai relu pour comprendre le fond de l’histoire. Quand j’ai compris qu’il s’agissait d’une chronique de l’enfermement social et moral, j’ai pu commencer à dessiner.
D’où l’image du verrou au commencement et à la fin?
Vous voyez que l’on peut lire des images ! Et à la fin, vous avez sans doute remarqué que le personnage met le verrou sur une porte qui reste ouverte.
Dans votre BD, la météo contribue à donner certaines ambiances. Est-ce volontaire ? Au début de l’histoire, le temps est ensoleillé, quand les personnages apparaissent, la nuit tombe. Suite à un incident, il ne cesse de pleuvoir.
Effectivement. L’histoire se termine avec de la neige. La neige recouvre tout. La météo est en effet une métaphore fantastique des émotions et des sentiments. Dans Pelot, tout cela est très présent.
Pelot, justement, qu’a-t-il pensé de votre BD ?
Il était enchanté. Pelot est beaucoup plus pessimiste que moi. Pourtant vous constaterez que tous mes bouquins sont noirs. Je travaille beaucoup sur la violence de la société sur les individus. Malgré tout, je reste optimiste et dans mes histoires, je parviens à toujours sauver quelqu’un. Je pense que la pression de la société devient supportable lorsqu’on peut échapper aux violences qui nous sont faites. Pelot au contraire, dit que non. Je me suis donc laissé aller dans mon pessimisme fondamental. J’ai pris un plaisir d’autant plus coupable que je me retranchais derrière Pelot. C’était beaucoup plus simple de dire « non ce n’est pas moi, c’est Pelot ! ».
Une autre adaptation de roman en cours ?
Oui, une autre dans la même collection. Celle-ci en revanche, respecte vraiment l’esprit de la collection.
L’adaptation de roman, c’est quelque chose qui vous convient ?
Oui même s’il y a sans doute des écrivains que je n’arriverai pas à « traiter » parce qu’il y a trop de choses, trop de style, trop d’écriture. De manière générale, je ne travaille pas à partir de scénario écrits par d’autres.
Baru, dessinez-moi un mouton...
Attendez, je ne suis pas sûr de savoir comment on dessine un mouton !
Rencontre animée par Anne-Laure, Géraldine, Sylvain et Thibault.
Transcription de Géraldine