Quatrième partie : La BDmania vue, lue et corrigée par Jérôme et Olivier (2)
Séparation
Quand on est soit même un peu collectionneur et que l’on est auteur d’une Bd comme Lincoln qui remporte un tel succès que les albums s’arrachent chez les bouquinistes, comment réagit-on ?
J.J.: D’un côté, c’est flatteur parce qu’on se dit qu’on a une certaine reconnaissance du public, il y a un engouement, par exemple, avec les reventes sur EBay des éditions originales. D’un autre côté, ça m’énerve un peu parce que ça prend des proportions un peu bizarres. On en devient soupçonneux lorsque les gens nous demandent des dédicaces. Il suffit d’un comportement inhabituel ou que l’on nous demande de ne pas mettre de nom dans la dédicace parce que la personne va peut-être l’offrir à Noël sans vraiment savoir à qui pour que j’ai un soupçon « il ne veut pas que je mette de nom parce qu’il veut le revendre le lendemain sur Internet ». Et voilà, on devient un peu parano et débile.

O.J.: Ca dure un temps après on se calme pour la simple et bonne raison que le milieu des collectionneurs et celui des chasseurs de dédicaces sont deux mondes différents qu’il faut apprendre à séparer. Si d’un côté il y a les collectionneurs qui eux achètent beaucoup de bandes dessinées non pas pour les revendre, mais pour les collectionner, ils créent un patrimoine pour les musées, pour l’histoire de la bande dessinée, ça c’est très intéressant. Les chasseurs de dédicaces, eux, représentent un petit monde, ils se connaissent tous et on finit par les reconnaître aussi… Ils ne s’intéressent pas spécialement aux auteurs ni à ce qu’ils ont à dire. Ils sont là pour remplir leur tableau de chasse, ils parcourent tous les festivals pour récupérer le plus de dédicaces possibles voire plusieurs dédicaces sur le même album… ça peut devenir très agressif parfois ! Mais en même temps, ça dépend du type de Bd que l’on fait, nous ne sommes pas tellement prisés par ce genre de public. De plus, quand on dit qu’ils vendent sur EBay, c’est vrai, mais ils se les revendent entre eux. C’est de l’argent qui circule entre eux, ce sont des activités qu’ils font dans leur propre assoc ou confédération, si l’on peut dire. Cela n’a pas beaucoup d’influence sur le métier de la bande dessinée.


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Ce n’est plus le même métier.
O.J. : C’est surtout quand tu entends Denizot dire « Je ne connais rien à la bande dessinée, mais ça, c’est de la bonne Bd ! » en montrant la Bd d’Élie Semoun, ça énerve. Ce qui m’énerve, ce n’est pas qu’il dise que c’est de la bonne Bd, il a droit d’aimer ce qu’il veut, mais un grand journaliste, qui est sensé s’intéresser à toutes les formes de culture dise « Je ne connais rien à la bande dessinée » ou qu’un Guillaume Durand dise « Je n’aime pas la Bande dessinée », c’est insupportable. Déjà parce que ça montre que ce ne sont pas de grands professionnels dans leur représentation, et c’est un comportement qui est méprisant par rapport à notre métier. Ils considèrent que tout ce que l’on fait est fait pour les enfants uniquement, c’est pour rigoler, c’est très infantile et stupide. C’est énervant parce que c’est un milieu où il y a autant à jeter qu’à découvrir comme dans le roman où il y a des romans de gare, des romans à lire facilement, pour se détendre. Même dans le cinéma, il y a des séries Z ou des séries B ou des films pour rigoler. Dans la Bd, c’est la même chose. Il y a des bouquins très sérieux, très compliqués, expérimentaux, des bouquins d’aventure, des bouquins stupides, il y a de tout et c’est très bien, il en faut pour tout le monde.

Alors justement, je voulais revenir sur un phénomène qu’Olivier a abordé tout à l’heure. Pendant très longtemps, la bande dessinée a été liée à l’enfance. Avec les Comics, le public s’est tout de même un peu élargi mais la Bd restait très « enfantine » voire infantile.
J.J. : Il y a même eu un moment où le cliché était de dire « Ah, vous faites de la Bd, vous faites des trucs pour les gamins ? Non, non, des bandes dessinées pour adultes ! Ah, vous faites du porno ? »

Aujourd’hui, les choses ont tout de même évolué. Dans les rayons de grands magasins, chez les libraires ou les bouquinistes, on retrouve tous les âges autour de la Bd. La Bd, multi-générationnelle?
J.J. : L’analyse vaut se qu’elle vaut, mais on lisait des Bd quand on était enfants parce que ça s’adressait aux enfants. Ceux qui lisaient des Bd enfants, en lisent toujours adultes, ils continuent de retrouver des choses de leur enfance. C’est comme mon père qui a collectionné les trains électriques, si ça ce n’est pas lié à l’enfance… Pour les lecteurs, c’est pareil, étant donné que ça a fait partie de leur éducation, c’est relativement normal pour les adultes d’aujourd’hui d’avoir la bande dessinée dans leur vie.


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Alors justement, vous avez tout à l’heure évoqué Lucky Luke. Dans quelques mois, sortira une adaptation cinéma de Lucky Luke. Le célèbre cow-boy solitaire sera incarné par Jean Dujardin. Il y a eu également Astérix adapté au cinéma... Que pensez-vous de cet engouement pour l’adaptation de la bande dessinée au cinéma ?
O.J. : Pour moi, il n’y a rien d’interdit. Adapter, sampler, échantillonner, reprendre des morceaux d’œuvres, c’est intéressant, c’est le talent qui va faire la différence. Le premier Astérix, m’a paru stupide et débile. Le deuxième avec Chabba, je l’ai trouvé super intéressant et beaucoup mieux structuré. Il n’y a pas d’interdit à l’adaptation. Il y en a des bonnes et des mauvaises, c’est tout.

Ca n’enlève pas justement un certain charme, une part d’imaginaire lié à la bande dessinée ?
O.J. : C’est évident qu’il faut concevoir ce genre de films, comme une nouvelle œuvre et non pas comme une simple mise en images.

J.J. : Personnellement, j’ai trouvé le travail de Chabba beaucoup plus intéressant sur le deuxième Astérix que celui réalisé à une époque lorsque la série était adaptée en dessin animée. C’était quasiment du « image par image » par rapport à l’album. Il y avait juste du mouvement et quelques bruitages en plus, mais sur le plan de la créativité, c’était beaucoup moins intense. On nous a proposé une adaptation de Lincoln en court métrage, on a jamais osé. Je pense qu’il a du abandonner l’idée. Entre temps, il s’est monté une adaptation de Lincoln en pièce de théâtre. C’est une troupe de Marseille, le Collectif Tif qui faisait ça et le fait d’en faire une adaptation au théâtre à leur manière, avec leur humour à eux mêlé au notre, il y a eu un petit mix très réussi, très rigolo.

Et vous l’avez déjà vue ?
J.J. : Oui, trois fois, trois versions différentes parce qu’ils l’adaptent, ils travaillent en fonction des sorties d’albums.

C’est unique, peu d’auteurs suscitent un tel intérêt de la part de jeunes comédiens...
J.J. : Mine de rien, on parlait de marketing tout à l’heure, mais il y a des gens qui ont vu la pièce et ont lu l’album après…

O.J. : Il y a quelques auteurs qui ont vécu des choses similaires avec notamment de Cape et de crocs qui a été adapté et joué je crois à Versailles.

C’est en effet une Bd qui s’adapte bien au théâtre, son univers fait d’ailleurs penser à ceux de romans comme le Capitaine Fracasse où le théâtre tient une place importante. C’est très théâtral.
Avez-vous retrouvé Lincoln, dans ses traites, dans sa démarche, ses humeurs ?

J.J. : Non, c’est un personnage radicalement différent. C’est autre chose. Les dialogues étaient là, sa personnalité était là, mais sa façon de jouer… même physiquement, c’est un bonhomme qui a une tête… dans l’absolu, il ne ressemble pas du tout à Lincoln, mais ce personnage, au bout de deux minutes de scène, c’est un personnage qui râle. Ce n’est pas le même Lincoln que j’ai en tête quand je le dessine… mais ça fonctionne !

Quels lecteurs de Bd êtes-vous ? Boulimiques ? Attentifs aux détails ?
J.J. : Je lis une Bd beaucoup plus lentement qu’Olivier. Olivier lorsqu’il lit une Bd, il va à toute allure.

Toi Jérôme, tu dois être attentif au dessin, aux détails...
J.J. : Oui, bien sûr, mais Olivier les regarde aussi...

O.J.: Moi, j’aime bien être pris par la narration. J’aime quand l’auteur impose un rythme à la lecture. Si je m’arrête pour regarder une case, c’est comme si je faisais une pause.
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J.J. : Il y a quand même des phénomènes un peu curieux... On a par exemple réalisé avec la librairie Expériences un tirage spécial du tome III de Lincoln, c’est un tirage de luxe avec commentaires et croquis... Ce bouquin était vendu à la librairie 90 euros et quelques semaines après les premières ventes, on voyait déjà le bouquin proposé sur EBAY à 110 euros alors qu’il était toujours disponible à 90. LE BDM, ce petit bouquin qui donne les cotes de la Bd, est sorti dernièrement. Alors je ne sais pas sur quoi il se base, mais à l’intérieur, le tirage de luxe de Lincoln est coté 110 euros. À la librairie Expériences, il leur en reste encore 70 exemplaires à 90 euros. C’est ça que je n’aime pas dans ce phénomène de revente.

O.J. : C’est pour ça aussi, que l’on dit que ça reste entre eux, c’est leur argent à eux, on s’en fout.

J.J .: Oui, ils se débrouillent, mais c’est quand même idiot.

O.J. : Après, quand on commence à avoir ne serait-ce qu’une toute petite notoriété, ça déclenche des choses que l’on n’attend pas. C’est vraiment étonnant. Ce qui nous intéresse personnellement, c’est que les gens apprécient notre travail, qu’ils aiment nos personnages et donc qu’ils achètent nos Bd pour nous faire vivre. Après, qu’ils m’aiment moi, qu’ils me courent après pour savoir qui je suis, ça je m’en fous et ça ne les regarde pas. Mais pour l’instant, je suis plutôt content parce que c’est une notoriété où les gens s’intéressent à mon travail et ne viennent pas m’embêter pour autre chose. C’est quand même un milieu qui n’est pas trop exposé aux feux de la rampe, un milieu relativement réservé à ce niveau là. On se plaint souvent du mépris que peuvent avoir les grands journalistes pour la bande dessinée, les grandes émissions littéraires se fichent complètement de notre travail. Ça a certains inconvénients, en terme de ventes et de diffusion par exemple. Ce n’est pas toujours évident de faire connaître notre travail et ça a également quelques avantages ; on nous fout la paix et ce n’est pas plus mal. Quand les grands médias se pencheront vraiment sur notre secteur, je pense que les vanités vont se développer et ce sera beaucoup moins rigolo.

J.J. : Depuis quelques années, il y a un nouveau phénomène dans le monde de la bande dessinée. C’est le rachat de maisons d’éditions par de grands groupes financiers. Il y a la bourse qui s’y met, il y a des gens issus du marketing, du commerce. Et tout ça fait un peu peur aux auteurs en général qui craignent de travailler dans un milieu où l’argent devient plus intéressant que la création. Il y a le phénomène qui s’est passé chez Fluide Glacial, il y a des échos qui ne sont pas toujours très positifs. Du coups les dessinateurs s’en vont parce qu’ils ont envie de travailler avec des créatifs et non pas avec des financiers. J’imagine, comme disait Olivier, si la Bd devient tellement à la mode au point d’en parler au journal de 20 h tous les soirs, comme on le fait un peu avec le cinéma. Je pense que le côté financier et marketing prendrait le dessus sur la création. La Bd d’ailleurs devient un peu people. Il y a des gens de la télé, de la chanson, des humoristes qui sortent des albums, des adaptations Bd de leurs blagues. C’est un peu frustrant pour des gens comme nous parce que les rares fois où l’on parle de Bd à la télé, c’est pour montrer la dernière d’Élie Semoun ou de Jean-Louis Bigard. Là, on se dit « C’est dingue, il y a trop de gens qui font des Bd géniales, et quand on parle à la télé c’est pour montrer ce genre de truc ! ». J’ai rien contre Bigard ou Semoun, ils me font bien marrer...

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Oui, ce doit être lié aussi avec le phénomène adolescent où l’on hésite, on redoute encore le passage de l’enfance au monde adulte...
J.J. : Je joue encore aux LEGO...

O.J.: On est entre l’évolution, la maturation de ce secteur culturel, cet art qu’est la bande dessinée et le moment où le public va s’en rendre compte. Les éditeurs eux-mêmes vont être capables d’en parler aux adultes. On se bat, nous auteurs et éditeurs pour que la bande dessinée soit reconnue comme un art à part entière. Cependant, on voit des festivals comme celui de Saint-Malo qui utilise une voie de Schtroumpf « Venez découvrir le festival, vous allez vous amuser… ». Il y a toujours une infantilisation de la Bd qui est produite par le secteur lui-même. Il faut du temps, il faut aussi que les éditeurs mettent en place les moyens pour « faire l’éducation » du public et des journalistes afin qu’ils voient les choses différemment.

J.J. : Ça évolue, mais tout doucement. J’ai quand même l’impression que l’on parle beaucoup plus de Bd qu’avant à la télévision par exemple. Cela se fait de plus en plus naturellement et normalement.

O.J. : Quand Beneix a fait sa Bd « La fin du siècle », et bien il a certainement fait la Bd, et je n’ai pas peur de le dire, la pire du siècle, c’était vraiment raté à tous les niveaux ; mal dessiné, mal dialogué et il a bénéficié d’une couverture médiatique que seuls des bouquins comme Astérix peuvent espérer un jour. C’était phénoménal, il est passé dans toutes les émissions, toutes sans exceptions : Guillaume Durand, Paoli sur France Inter, tous ont parlé de cette BD alors que personne ne l’avait lue. Beneix, lorsqu’il était invité, ne parlait pas de sa BD, il parlait du cinéma, de sa carrière, il a essayé de relancer sa carrière par la bande dessinée. Alors qu’il a eu des mots très durs vis-à-vis de la bande dessinée, il disait que ceux qui critiquaient son album étaient des imbéciles qui n’avaient compris à la bande dessinée. Autant dire que c’était gonflé… Ca c’est un comportement médiatique général qui est énervant parce qu’on a l’impression qu’il y a des préjugés, un discours pré-établi et quand les journalistes viennent nous voir, ils savent de quoi ils veulent parler et quoiqu’on leur dise, ça ne changera pas grand-chose. On a très souvent été confronté à ce genre de problème, que ce soit des journaux, des télévisions régionales et au niveau national, c’est toujours pareil. Il y a une inertie énorme entre les gens du milieu et l’approche des médias.


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