Première partie : Ptiluc, producteur de Rats Séparation
Ptiluc, tu dessines des petits Mickeys dans tes cahiers d'écolier, puis dans la marge de tes polycopiés de faculté ? Mais finalement, comment es-tu devenu producteur de rats ?
On devient producteur de rats quand on a envie d'avoir un seul personnage tout simple... Tu apprends à dessiner un rat. Ils sont tous pareils les rats, c'est vachement pratique ! Je ne sais pas dessiner les vêtements, alors j'ai cherché des conneries où il n'y en avait pas. Il n'y avait plus que les animaux ! Les poils, c'est facile à dessiner...

Tu confies à Aïe ! Les premières planches de "Pacush Blues", mais cette saga est interrompue par le décès de la revue. Comment l'as-tu vécu ? L'attente avant la reprise en album par les éditions Vents d'Ouest a été longue, 3 ans après ?
Oui, 3 ou 4 ans. Aie ! C'était en 78 et le début de Vents d'Ouest c'est fin 82, début 83. Ca m'a fait chier car ils se sont tous replacés sauf moi. Il y a plein de gens qui ont débuté dans Aïe !... Il y avait même Dupuy (Philippe) qui faisait un truc qui n'a rien à voir avec ce qu'il fait maintenant ; un graphisme avec des petites hachures. Il y avait plein de gens là dedans ! Je crois d'ailleurs que Dupuy et moi on a été les seuls à ne pas avoir trouvé d'éditeur après. Les belges ont tous pu se recaser dans Spirou, Tintin : les Cossu, les Berthet... Moi, on m'a oublié ! Je suis retourné à des petits boulots et j'ai galéré jusqu'à ce que je rencontre un mec qui dirigeait les éditions Hatier Belgique. Il m'a embauché pour illustrer des bouquins d'école pendant 3 ans. Il s'intéressait à ce que je faisais et voyait bien que je ne trouvais pas d'éditeur. Il a ensuite créé Vents d'Ouest avec son salaire de PDG de Hatier. Entre Aie ! et Vents d'Ouest, j'ai fait la manche, j'ai fait deux ou trois bds dans une revue porno, Vie Privée et qui, à l'époque, publiait aussi Swolfs. Après mon 3ème album, l'aventure Vents d'Ouest a vraiment démarré, ils se sont installés à Paris, ils ont eu des vrais locaux et ainsi de suite...

Les Rats


En 1994, retour à tes premières amours avec "Rats" !?
"Rat's" c'est spécial. A l'époque de mes engueulades avec Vents d'Ouest, il y a un producteur qui m'a contacté. Il voulait que je fasse du cartoon avec des rats, il aimait bien les rats de Pacush. Il ne voulait cependant pas les adapter comme ça, parce qu'il les trouvait trop cérébraux. Il voulait que je trouve une manière de garder l'esprit, mais avec le rythme du cartoon. C'est ainsi que j'ai commencé à écrire des scénarios de "Rat's". J'avais écrit une vingtaine d'épisodes d'une demi-heure qui avaient commencé à être réalisés. Malheureusement, la boite de production a déposé le bilan et a été racheté par Gaumont. Il fallait que je re-signe un contrat avec la Gaumont. C'est très grisant de croire que tu vas avoir tes personnages qui vivent et faire ce que tu veux avec. En réalité, tes personnages vivent assez maladroitement et tu ne fais pas du tout ce que tu veux ! Mes scénarios étaient réécrits, ratiboisés. Je croyais avoir fait des trucs un peu malins, mais Gaumont lobotomisait mes scénarios subversifs et je me retrouvais avec des schtroumpfs déguisés en rats. Ca ne me plaisait pas, mais j'étais coincé par mon contrat. A l'époque mes bds marchaient bien, j'ai pu faire l'artiste qui n'en a rien à battre de la télé. Je leur ai dit "allez vous faire foutre" et j'ai récupéré mes scénarios. Je me suis retrouvé avec 22 scénarios de bds potentiels qui étaient écrits. C'était dommage que tout ça passe à la trappe. C'est comme ça que je me suis dit que je pourrais bosser en équipe, comme un studio, pour pouvoir dessiner ces innombrables albums de Rat's et continuer à faire d'autres choses nouvelles...

Avec les Humanos ?
Les Humanos avaient publié mes singes et espéraient récupérer Pacusch après le procès. Ils n'y sont pas arrivés, mais j'avais ma botte secrète : Rat's ! C'est assez marrant, finalement, d'avoir les mêmes personnages déclinés de façon différente chez deux éditeurs !

Les Rats


"cradolapino", encore de nouvelles bestioles... On va finir par croire que tu es zoophile ! Alors, les lapins, tous des rats ou les hommes tous des lapins ?
Non c'est les hommes qui sont tous des rats. C'est bien connu ! Et les autres personnages sont des accessoires. Cela me plaisait bien cette histoire de lapins malades. Ils sont atteints d'une grave maladie contractée à cause de méchants campagnols. Leur corps part en lambeaux mais ils le prennent avec humour. Les Rat's, eux, sont horrifiés et ne savent plus comment prendre congé de leurs hôtes. Y'a ce coté maladie fabriquée artificiellement par l'homme, comme, à l'époque, on avait cru pour le sida. Et tout ceci de manière toujours un peu crétine parce que "Rat's", c'est crétin !

Quels seront les prochains animaux à paraître dans Rats ? Des rongeurs encore ?
Il y a des mutants de prévu, une histoire avec une pieuvre, des dinosaures... Oui, dans le prochain, il y a des mulots qui veulent instaurer une dictature de la gentillesse... Ils vont interdire les gros mots, tout ça... Un peu comme chez Dupuis !

"Quoi de plus con que le bonheur ?" dit un de tes personnages. Et toi ? Es-tu heureux ?
Moi, heureux ? Le bonheur n'existe pas mais je ne suis pas à plaindre ! Je me débrouille. Mais je ne suis pas malheureux, ma vie suit un cours qui n'est pas inintéressant ! Ma vie n'est pas trop nulle. Il n'y a que les cons qui sont heureux ! Comment veux-tu être heureux quand tu vois tout ce qui se passe ? Il faut faire avec et garder son sens de l'humour.
Album Cradolapino - Ptiluc

Rat's Tome 9
aux éditions Les Humanoides Associés


A coté de cette saga, tu trouves le temps de dessiner quelques albums isolés, comme "Faces de rats", l'étrange "Amours volatiles", l'inattendu "La Geste de Gilles de Chin et du Dragon de Mons" ou l'éthylique "la Murge", pourquoi ? Quels sont les à coté que tu préfères ?
Je ne voulais pas être le mec qui ne fait que des rats. Tu sais moi, j'ai appris à dessiner en faisant de la bd donc j'avais envie de challenges (ça fait bien de dire "des challenges" !) Je me disais "Est-ce que je suis capable de faire autre chose que des rats ?". Parce que mes premiers rats c'était quand même très maladroit comme dessin. A l'époque, Vents d'Ouest n'avait que moi à peu près, alors ils prenaient tout ce que je faisais. Ils prenaient même d'autres auteurs que je leur amenais comme Vincent Hardy. Bizarrement aujourd'hui, après 25 ans de carrière, je n'ai plus la même liberté. Parfois, je leur dis "je voudrais faire ça", et ils disent non, c'est ainsi, les temps changent. Il sort 10 fois plus de bds que dans les années 80, c'est un peu normal qu'ils hésitent à lancer des nouveaux trucs. J'ai finalement inconsciemment profité de cette époque où j'étais dans une nouvelle maison d'édition. Elle voulait étoffer son catalogue et prenait tout ce que j'amenais.

"Ni Dieu ni bête" ? Tu remplaces tes rats par les singes, ils t'énervaient ?
Non, ils ne m'énervaient pas, ils étaient coincés par un contrat. Il y a eu une période où, comme tout auteur qui voit ses chevilles enfler, je me suis engueulé avec mon éditeur. Je ne pouvais pas faire des rats que chez Vents d'Ouest. Pendant la durée de notre guéguerre, il fallait que je trouve graphiquement un personnage qui s'anime de la même façon que les rats, non pas qui leur ressemble mais qui aie la même gestuelle. Pour imager, j'ai pris un paper board et j'ai décomposé un rat. D'autres personnages que des rats ? Allez, va pour les singes ! Et regarde, les grenouilles, finalement c'est jamais que des rats auxquels t'as enlevé les accessoires. C'est pour ça que dans Rat's il y a des grenouilles. Je suis vraiment un méga flemmard !


Les Rats en mer dans Cradolapino


Tu as eu un parcours assez chaotique ! Tes rapports avec les éditeurs n'ont pas toujours été très sereins ?
On a toujours une période un peu agitée sinon on s'emmerde ! C'est inévitable, tu débutes ça fait 6-7 ans que tu cherches un éditeur alors tu signes tes contrats sans les lire. Après, tu passes ta vie à essayer que ce contrat s'améliore. Plein de gens se sont frités avec leur éditeur. Dans la bd, ça tourne, ils passent d'une maison à une autre. Louis Delas qui dirigeait Vents d'Ouest, a été mon pire ennemi à cette époque... mais maintenant, c'est mon "meilleur ex-ennemi" voire mon pire "futur-ami" !

Tu n'es pas loin de lui rouler des pelles !
Je n'irais pas jusqu'à lui rouler des pelles, il est trop gominé !

On retrouve tes rats sur de nombreux produits dérivés : sacs, portefeuilles, affiches et figurines...
J'ai de magnifiques chaussettes, là si tu veux voir... (Ndlr : Il pose ses pieds sur la table et en effet, c'est beau !). Ca ne marche plus vraiment. C'est fini ! Le merchandising, bien plus que les albums, c'est un phénomène de mode qui passe très vite. J'ai fait aussi des mugs et des verres super jolis mais qui ne se vendent pas du tout !

Et toi tu collectionnes tes propres objets ?
Pas vraiment, mais c'est marrant aussi de voir comment les gens interprètent ton personnage. Un allemand avait fait un petit film de marionnettes super destroy avec mes rats. Ce n'était pas mes rats, il les avait faits à sa façon... On aurait dit des zombis poilus. Il y avait eu une pièce de théâtre aussi (en Bretagne en 86 ou 87). C'était étonnant le travail sur la gestuelle. Il y a également ton texte qui est dit sur scène... Il y a des tentatives rigolotes parfois !


Les Rats touchent terre dans Cradolapino




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